Le Rap et l’esthétisation du non-sens

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Image extraite du clip du rappeur Koba la D "J'encaisse"

Il y a quelques jours, je suis tombée sur une vidéo du Youtubeur « La Cartouche » intitulée « le Drame du Rap » dans laquelle il met en garde la jeune génération sur une consommation abusive de Rap. Bien sûr, on ne parle pas ici du Rap dans sa globalité et dans son histoire. Nous nous concentrons sur la structure du rap « Gangsta » qui met en avant l’argent et un mode de vie consumériste et le rap « Ego-Trip » qui a pour but de s’autoproclamer leader du Rap-Game. Moi-même étant une grande auditrice de ce type de Rap, vous comprendrez que le but de cet article n’est absolument pas de juger ou de mépriser mais de prendre du recul face à l’ampleur prise par ces musiques.

Valeurs du rap ou incohérences ?

« Glorification de la paresse, de la violence, du matérialisme et de l’individualité » ce sont les mots de « La Cartouche » que l’on peut reprendre pour résumer les valeurs qui sont prônées dans le Rap Gangsta ou Ego-Trip. La présence d’armes dans une grande partie des clips actuels, incite concrètement à valoriser la violence et même le meurtre qui de fait, s’en trouve banalisé. L’arme devient un accessoire de décoration. De même, la volonté des rappeurs de transmettre leur quotidien à travers la parole et les clips, les amènent à prôner l’importance de la drogue, de l’alcool et du sexe. Or, c’est là qu’on constate une première incohérence. Les rappeurs souhaitent montrer qu’ils sont « dans la vraie vie » et « comme les autres ». Pourtant, se déplacer en voitures de luxe et passer son temps à boire du champagne haut de gamme ce n’est pas la réalité du quotidien de chacun, ni même de celui de ces rappeurs ! Mais c’est ce qui rapporte des vues… nous y reviendront plus tard.

De plus, dans leurs textes, les rappeurs s’opposent aux élites et au monde des « riches » tout en glorifiant le luxe, le matérialisme et tout ce qui participe au capitalisme. On peut prendre l’exemple du titre « Monégasque » de l’artiste PLK.

Monégasque de PLK from YouTube

Troisième incohérence de taille : les artistes égo-trip ou Gangsta revendiquent perpétuellement le fait d’être des hors-la-loi, bien qu’ils dénoncent le fait d’être traités comme tels, notamment par la police. Or, c’est bel et bien le rôle des forces de l’ordre que de mettre fin aux activités illégales. Là encore on est très loin de la réalité de notre société. Mais si vous, vous en rendez compte, ce n’est pourtant pas le cas de tout le monde. Le premier public attiré par ce rap est constitué de jeunes des quartiers défavorisés, qui vont voir dans le quotidien des rappeurs un exemple de réussite et de fait cherchent à se mettre en marge de la société pour leur ressembler.

Ainsi, tout en se voulant proche de leur public, ces rappeurs donnent l’exemple d’un mode de vie irréaliste et superficiel, qui induit la marginalisation des plus jeunes.

Eclatement du rapport aux autres

Obsédés par le « moi », les rappeurs vont aussi déconstruire et décrédibiliser tout ce qui n’est pas « nous », par un rapport de force. C’est toute la particularité du Rap Gangsta : montrer sa supériorité face à un ennemi qui n’existe pas. En effet, « l’autre » est constamment rabaissé et n’a pas le droit à la parole. L’énonciation de ce rap fonctionne uniquement sur le mode de l’opposition et de la division. Pour illustrer ce propos, reprenons une phrase du rappeur SCH dans son titre A7 : « je sais qu’ils prieront leur dieu quand je vais plonger leurs têtes dans ma cuvette« . Comme dans cet exemple, le discours incite à ne jamais prendre en compte l’opinion de l’autre et donc à réfuter toute possibilité d’un dialogue. Or, sans communication, rien ne peut évoluer, ni les problèmes être résolus. On a d’ailleurs la sensation que les rappeurs préfèrent les problèmes aux solutions et de fait préfèrent rester dans leur mal être.

Image extraite du clip « 7.65 » de Zola from YouTube

La déconstruction de la pensée

En considérant que les idées sont dépendantes du langage, on mesure l’impact du titre « La Guenav » de Gambi, qui ne véhicule aucune idée. En effet, la majorité de son « discours » est composé d’onomatopées et de bruitage, tout comme dans beaucoup d’autres textes. La vision du monde qui est donnée dans ce rap est générique, répétitive et simplifiée. Il n’y a pas d’idées, pas de message à transmettre, juste un assemblage de mots rythmés par les percussions. Rien n’est approfondi, ils ne donnent pas d’arguments, juste des faits qui ne sont jamais remis en question.

D’autre part, le discours de ces rappeurs est coincé dans le présent, il n’y a aucune volonté de progression dans leurs musiques. En effet, en écoutant bien, on constate la mise en avant d’un contentement dans ce que les rappeurs savent et connaissent déjà. Ils ne cherchent pas à développer leur pensée. Or, la base d’un développement sain pour tout homme est de savoir se construire un point de vue qui lui est propre, en se confrontant à d’autres univers que le sien. En tant qu’auditeur nous sommes bercés par un flux de mots sans sens et sans but. Nous écoutons ces paroles très fort, en dansant tous ensemble, sans comprendre vraiment ce qu’elles expriment, sans se poser de questions. Nous sommes happés par l’esthétisation du non-sens et de la violence.

Mais alors pourquoi sommes-nous accro ?

La première raison est étroitement liée au non approfondissement des rappeurs dans leurs textes. En fait, le public adhère à la simplicité pour se détacher de ses angoisses et de ses réflexions permanentes. C’est comme entrer dans un défouloir où l’on peut dire ce que l’on veut, comme on le veut. Le Rap Gangsta ou Ego-Trip peut ainsi être perçu comme un refuge qui nous sort de notre réalité. Cette sensation est accentuée par une simplicité technique que l’on retrouve dans des rythmes répétitifs et entrainants. En ce sens, c’est le consommateur qui demande ce type de musiques aux rappeurs. C’est le consommateur qui souhaite s’identifier à un mode de vie qui n’est pas le sien. Et le rappeur répond abondamment à cette demande, sans innover.

Le succès du Rap est aussi amené par l’identification de certains jeunes à ces rappeurs. Le public va s’imprégner du sentiment de puissance que transmet l’artiste pour se sentir plus à l’aise dans son confort de vie paresseux. C’est l’entretien du ressentiment, c’est à dire l’entretien du sentiment d’hostilité et de mal être, renforcé par l’effet de groupe. C’est l’approbation du groupe et l’engouement de masse sur ce style de musique, qui fait qu’on s’y identifie facilement. La masse se réfugie dans ce ressentiment, elle prend la place de l’oppressé que l’on empêche de devenir oppresseur. De cette façon, il n’y a plus d’efforts à faire. Et puisque tout le monde adhère à ce mode de pensée, l’oppressé devient la norme.

Pour aller plus loin, je vous invite à voir la vidéo ci-dessous qui aborde le rap sous cette notion d’oppresseur et d’oppressé.

« Le Rap de Blanc » par Barbare Civilisé

06 19 65 54 54 | Plus de publications

Je suis étudiante en première année de Bachelor Image&Co soit Production et Communication à l'ISCPA. J'étudie donc la production audiovisuelle et je souhaite activement évoluer dans ce milieu où la créativité et l'ingéniosité ne cessent de se renouveler. Par ailleurs, je suis passionnée par l'univers du cinéma et plus globalement par la création d'images et de sons. Je suis aussi très intéressée par l'actualité et le fonctionnement du monde qui nous entoure. J'espère pouvoir produire des articles qui vous intéresseront et pourquoi pas vous apprendront des choses!

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